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ATTENTION SPOILERS ( il est nécessaire d'avoir vu l'intégralité de la série avant de lire ces lignes...)

 

Au son du Baby Blue des Badfinger, la caméra s'élève, lentement, imprégnant à jamais le visage marqué de Walter White d'un tournoiement reptilien dans l'imaginaire collectif. Cette fois ci, ça y'est, Breaking Bad, c'est terminé. Une chose est sûre, nous ne sommes pas prêt de revoir un tel degré de perfection dans l'univers télévisuel de si tôt. En un regard caméra, Walter White achève de forger sa légende et nous laisse esseulés, persuadés d'avoir assisté, cinq années durant, à la construction d'un mythe sous les oripeaux d'une série chronophage et addictive. Du génie.

 

10,3 millions d'Américains ont assisté au dénouement de Breaking Bad, quand la saison 1 peinait à dépasser le million de spectateurs. Une fidélisation progressive qui en dit long sur le pouvoir fédérateur d'une série qui a su évoluer parallèlement à son antihéros : De Walter White ( fabuleux Bryan Cranston ) professeur de chimie, père d'une famille modeste et atteint d'un cancer, à son double Heisenberg, créateur démiurgique de méthamphétamine et assassin occasionnel, Breaking Bad dessine une lente descente aux enfers, souvent imprévisible, d'un homme qui, terrassé par un cancer pouvant l'emporter à tout moment, sacrifiera sa famille et le réconfort désuet de la sacro-sainte cellule familiale pour égoïstement, épancher une brutale soif de vie.

 

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Ironie de l'histoire, le cancer n'aura jamais raison de lui. Il aura simplement été le déclic nécessaire à l'accomplissement de ses fantasmes les plus fous, ceux d'un citoyen moyen assommé par le poids des conventions de l'American way of life.

Il fallait tout le talent des nombreux scénaristes oeuvrant sur la série pour construire ce personnage d'une redoutable ambiguïté, lorgnant entre le monstre sans affect capable des pires immondices et le père de famille d'une infinie douceur ( voir le scènes avec sa fille Holly ). De quoi redéfinir toute notion d'empathie et placer Walter White aux panthéons des antihéros quelque part entre Travis Bickle, John McCabe ou Tony Montana.

Mais Breaking Bad doit aussi beaucoup à une pléiade de seconds rôles magistralement incarnés par des acteurs d'une rare justesse. Ainsi, voir se resserrer, puis se rompre les liens entre WW et sa femme Skyler, ou son acolyte Jesse Pinkman ( génial Aaron Paul ) est d'une perverse et captivante efficacité.

 

 

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La relation entre ces deux derniers est par ailleurs troublante, tantôt tiraillée entre l'individualisme forcené de Walter et le rapport problématique à la drogue de Pinkman, celle-ci se révèlera, au fil des saisons, de plus en plus mortifère. Et dire que ce dernier devait initialement mourir au début de la saison 1...difficile d'imaginer ce qu'aurait été la série sans l'aura irradiante d'un Aaron Paul à fleur de peau. L'issue ( pseudo ) heureuse accordée à Jesse lors du dernier épisode, et surtout le regard lourd de sens échangé par les deux anciens complices en dit long sur les épreuves respectivement traversées.

Longtemps, Walter a semblé être un père spirituel pour Jesse, mais toujours dans une logique perverse dominant / dominé dont le tangible équilibre sera rompu lorsque Jesse voudra, en vain, s'extirper de son emprise. S'en suivront des non-dits de plus en plus toxiques qui finiront par rompre toute possibilité de communication, puis de pardon. Comme un cancer, Walt empoisonnera progressivement la vie de Jesse en l'étouffant de son étreinte dominatrice dans un seul but, imposer SA loi, SA méthode. Peu importe que le sang doive couler ou qu'il faille faire fi des préceptes moraux les plus élémentaires. 

Il est amusant d'imaginer ce qu'aurait été la vie de Jesse Pinkman s'il n'avait jamais (re)croisé celle de son professeur de chimie. Lui qui, dès le premier épisode, fuit maladroitement son taudis de dealer malfamé, en proie à une intervention des STUPS aurait peut-être fini par mourir bêtement d'une overdose. Ainsi, le chemin de croix dessiné par son mentor aura au moins eu le mérite, malgré la souffrance irréversible endurée, de catalyser dans une dimension cathartique l'accomplissement existentiel de Jesse. C'est, au fond, ce que sous-tend ce dernier regard. Celui d'un mentor, d'un père spirituel aimant, conscient d'être allé beaucoup trop loin mais persuadé d'avoir transmis bien plus que son savoir faire de chimiste à son ancien acolyte.

 

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Il y a tant à dire sur cette sublime série, à l'image du dernier épisode, exemplaire de cohérence et d'intensité dramatique. Voir Walter allongé au milieu d'un labo de Meth, après avoir tour à tour salué, à sa manière, (presque ) tous les personnages du show, est source d'une insondable tristesse, énième preuve de la qualité d'écriture de la série qui dans un dernier souffle parvient à laisser entrevoir le visage humain d'un homme qui n'en finissait plus d'escalader l'échelle des péchés et de la violence. Celui qui régna en dieu sur le cristal bleu retourne à l'état de poussière, laissant derrière lui les débris d'un empire jadis flamboyant. Symbolique et magistral.

 

Ligne narrative d'une pureté absolue, sens indéniable du montage, cohérence scéaristique sans faille, acteurs au diapason... si Breaking Bad est entré à jamais dans la légende, c'est qu'elle a su manier la grammaire cinématographique comme aucune autre série avant elle. 

 

 

 

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